Marcel Proust | les paroles d'Albertine quand on l'interrogeait ne contenaient jamais un atome de vérité

Mais par un besoin d'apaiser le trouble où me mettait ma simulation de rupture, je lui dis : « Albertine, pouvez-vous me jurer que vous ne m'avez jamais menti ? » Elle regarda fixement dans le vide, puis me répondit : « Oui, c'est-à-dire non. J'ai eu tort de vous dire qu'Andrée avait été très emballée sur Bloch, nous ne l'avions pas vu. – Mais alors pourquoi ? – Parce que j'avais peur que vous ne croyiez d'autres choses d'elle. – C'est tout ? » Elle regarda encore et dit : « J'ai eu tort de vous cacher un voyage de trois semaines que j'ai fait avec Léa. Mais je vous connaissais si peu. – C'était avant Balbec ? – Avant le second, oui. » Et le matin même, elle m'avait dit qu'elle ne connaissait pas Léa ! Je regardais une flambée brûler d'un seul coup un roman que j'avais mis des millions de minutes à écrire. À quoi bon ? À quoi bon ? Certes, je comprenais bien que ces deux faits, Albertine me les révélait parce qu'elle pensait que je les avais appris indirectement de Léa, et qu'il n'y avait aucune raison pour qu'il n'en existât pas une centaine de pareils. Je comprenais aussi que les paroles d'Albertine quand on l'interrogeait ne contenaient jamais un atome de vérité, que la vérité, elle ne la laissait échapper que malgré elle, comme un brusque mélange qui se faisait en elle, entre les faits qu'elle était jusque-là décidée à cacher et la croyance qu'on en avait eu connaissance. 

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